La triandine

Nous avions emménagé dans le lotissement neuf. Les maisons, très semblables les unes aux autres, poussaient sur leur demi-hectare de terrain, puis recevaient leurs habitants dès qu’on avait ôté les échafaudages.

Mon père, comme ses voisins, s’était procuré le nécessaire pour jardiner. Il convenait de faire pousser, dans les proportions choisies par chacun des nouveaux propriétaires, des légumes ou de la pelouse.
Alors que tous s’échinaient à utiliser la bêche plate traditionnelle, mon père utilisait une fourche à bêcher, qu’il appelait “triandine”. L’avait-il achetée, la lui avait-on donnée ? Personne n’a jamais songé à lui poser la question.
Triandine, ça fait penser à ‘trois’. La triandine de mon père avait quatre dents. Le jardinage a ses mystères.

(suite…)

Ecrire, c’est facile

Les méthodiques choisiront un sujet, une forme, un rythme à compter sur les doigts.
Les intuitifs auront une approche pragmatique. Ils attendent l’idée, l’intuition, le concept inédit. Puis ils explorent -ils s’explorent. Et ramèneront l’or ou le feu de leurs cheminements. Pour autant qu’elle soit libre dans la forme, leur poésie ne l’est pas dans le choix de l’argument; il s’impose, il s’invente indépendamment de la volonté.

Pour premier genre, la précise méthodologie n’enlève rien au travail à fournir, seule garante d’un résultat prosodiquement impeccable.
Mais la métrique, le pas de l’oie m’ont toujours emmerdés.

(suite…)

Le cahier

J’arrive au centre du cahier. À cet endroit, il s’ouvre presque seul. Il exhale son blanc bientôt dépâli, se divise comme l’incarnation d’un mi-chemin vers l’exil, ce lieu où s’empoussièrent ceux dont l’usage est caduc.

Assurément,  la révélation d’un cahier s’accomplit lorsqu’on se penche vers lui pour l’emplir de nos hantises, nous y user le dessous de la paume au désuni de son immaculée revêture impersonnelle ; pour l’empreindre d’irréels, d’ajouts d’encres et de biffages, pour enfin le faire sien en abondances d’attentions plus soucieuses d’aveux que secrètes en leurs exposés.

Puis, une fois comblé de nos intuitions, viendra la clôture, l’écart de nos ferveurs ; forme intime du dénouement. Il mènera alors, dans le silence ombreux d’une haute étagère, sa vie à lui, sur un mode insoupçonné, conscient de notre absence, attentif aux espaces épargnés qu’encarcassent les mots.

Décembre 2011

Considérations sur la lune

Pour peser la lune, mettons le soleil sur l’autre plateau. L’asymétrie des deux bras, proportionnelle à la distance qui nous sépare de nos deux lampadaires les placera enfin l’un et l’autre autour d’un point d’équilibre; chose que peu d’auteurs ont fait jusqu’alors. Voici déjà un moyen de de sortir de l’ombre cette lune qui presque toujours y est plongée.

Qui dit soupeser dit comparer. J’essaierai de parer plutôt l’un de l’autre, parties indissociables d’un tout, comme le sont l’attraction et la chute. D’ailleurs le soleil écrase les plaines et la lune soulève les océans. Il n’en faut pas plus pour conforter ce choix.

La proximité de la lune, et surtout cette sensation de proximité est renforcée par sa possible et longue contemplation, sans que la gêne ne s’interpose. Le soleil, lui, (et luit, avec violence même), nous punit d’un douloureux aveuglement dès lors qu’il met un pied hors de son lit, jusqu’à ce  qu’il y retourne. On dit alors qu’on a reçu un éclat dans l’œil.

La lune, elle, se laisse admirer tout le temps nécessaire à notre étonnement d’y retrouver un visage, toujours le même, car la lune nous sourit toujours de la même face. Serait-ce une preuve de sa fidélité?

On s’attend naturellement à trouver -et comme c’est facile!- la lune pendant la nuit. C’en est presque un pléonasme. Un mot froid, comme la lumière qu’elle nous distribue; quand la lune n’est pas là, car il faut bien admettre que » les nuits sans lune » ne sont pas que légendes, on s’étonne encore, mais à peine… Très vite, on se fait une raison. Il en faut plus pour nous désarçonner. La dame à ses lubies, c’est tout. Mais avez-vous seulement une fois imaginé un jour d’où le soleil serait absent? On sent la folie guetter. Arrêtons là.

Les deux sont des objets célestes. Ce simple mot incite au respect. Il teinte le ciel de merveilleux, voire de divin, si on se laisse aller. Tempérons.  Il appartient à chacun de peupler son ciel….. Que les points de suspension laissent ouverte la porte de la rêverie, vers laquelle m’invite ce vers quoi je lève les yeux.

Reculons-nous un peu. Une vue d’ensemble nous grandit autant que le spectacle qu’elle procure. Alors que nous tournons autour de l’un, l’autre fait sa ronde (et parfois croissant) autour de nous. Forte est la tentation d’envisager une orchestration, avec pour chef notre soleil, en pivot et rôle principal, ordonnateur des danses aux planètes dont nous faisons partie, puis la lune, captive de notre caprice, comme simulacre du principe d’attraction, bis repetita de l’enseignement que nous impose notre soleil. Fragment, écho, quantité négligeable, singerie, veule imitation, pâle représentation de la puissance du maître. Il n’en est rien.

Un pas de plus en arrière. Voyons la banalité de ce soleil dont on fait tant cas. Un des milliards parmi ceux de la quelconque galaxie où le hasard nous a placé. Considérons le nombre infini d’amas de galaxie (j’ai bien écrit ‘amas’) virevoltant avec mollesse dans la seule et infime partie de l’univers connu. La lune, je n’en connais qu’une. Qui oserait maintenant se risquer à l’établissement d’un ordre de préséance des astres ne pourrait que s’égarer. La crise de nerfs succéderait à l’abattement. Vite, revenons à la sérénité: Celle que la lune nous offre. Invite au repos, à la méditation partagée. Ecoutons-la.

On la dit menteuse? Dans notre parler, d’aucuns le démontrent. Le C qu’elle dessine indiquerait sa décroissance, et le D sa croissance. Présomptueux, vantards que nous sommes. Notre langage est né bien après elle. La vérité est dans son camp.

Cette vérité qu’on lui dit pour envoyer ses secrètes pensées, quand les amants séparés s’adressent à elle, dans l’espoir que l’autre, dans une même prière, les reçoivent. Notons aussi que les amants réunis préfèrent l’être cachés du soleil, et c’est alors vers d’autres lunes qu’ils tâtonnent; mais laissons-les à leur couchant. La lune à œuvré pour eux, leur indiquant le chemin des pâles rondeurs à caresser.

Elle en roussit parfois.. Pas de gêne, mais d’embarras face à tant d’entrain. Surtout quand, submergé de désirs, un loup lui manifeste son ardeur inassouvie en hurlements désespérés. Le rose étant le panache des fleurs et des joues qu’un soleil éclaire, lui reste le roussissement, plus animal, plus sensuel. Laissons le rose aux enfants. Le roux révèle mieux les braises d’un désir charnel. Si j’osais, je parlerais de la lunaire pâleur de la peau des rousses, de leurs mousses d’or sombre, de la tiède albâtre de… Mais je n’ose pas.

Au fait, ce loup, dans sa hâte de goûter au lait, ne l’a-t-il pas mordue, et de là vient le croissant? L’idée est jolie, et gourmande de surcroît.

Comme une femme, la lune aime se parer de dentelles et de brillants. La voie lactée est son châle envolé des claires nuits parmi lesquelles elle chemine, invitée d’un ciel qui se vide en son honneur. Elle se dévoile, à peine au-devant, en-soyée de ses compagnes discrètes; un scintillant parfum visuel, en somme. Et lorsqu’au matin arrive le soleil, ce rustre, cet irascible roi jaloux, ne supportant ni concurrence ni distraction, il les éclipse. Le profond noir du ciel en pâlit, en pâtit, et le voila parti, laissant s’établir un vague bleu déshabillé de ses décors. Un bleu roi.

C’est là sa vengeance anticipée. Ne manquerait-il pas singulièrement d’imagination? Car il sait de la lune, quand son humeur sera sombre, qu’elle l’éclipsera brièvement mais complètement. Notre inquiétude persistera: Cette frayeur insensée de la perte du jour ne peut pas se nommer. Elle est l’échantillon de la nuit imprévue, la piqûre de l’insecte nous gardant de celle, imminente, du scorpion. Là est l’immense force de la lune.

Zeus aussi, il l’est dit dans l’Iliade, baissait le front devant Héra.

Novembre 2011

Renaître

Fouiller l’esprit pour en extraire d’abord les choses légères, celles du dessus.
Les plus faciles.

Puis on s’enfonce, on gratte, on s’arrache en petits cris d’effrayantes pépites.
On les pose au papier en cherchant l’exactitude. On écarte la belle formule pour ne garder que le crucial.

Un jour on devine l’inanité de la démarche. L’inutile, d’abord, puis la perversité. On ne s’est pas affranchi de ses fantômes: On les a libérés. Et libres, ils le sont plus encore de nous hanter.

(suite…)

Considérations sur les clés

La clé ne trouve d’utilité que tournante dans le barillet pour lequel elle est faite. Elle y murmure un chant de métal docile. Puis, d’un mouvement de poignet, on la fait tourner une fois, deux fois; comme s’il fallait confirmer quelque chose. Dans le cas de la fermeture, le premier tour est semonce, le deuxième condamnation. D’ailleurs, fermer une porte, n’est-ce pas en condamner le passage ? Mais une fois le battant ouvert, on retire sans ménagements la clé de son royaume; sans ce doute, ce souci de fonctionnement qui avait présidé à son intromission; comme une formule magique dont on se désintéresse une fois le charme opéré.

Il en est de grosses, épaisses, noires quand elles sont anciennes, polies par les mains qui les ont si souvent touchées. Ainsi les clés des toilettes tendues par le patron du bar, ficelées à l’os à moelle, vestige d’un pot-au-feu depuis longtemps passé à l’endroit où nous mène le sésame. Clin d’œil ?

Mais revenons à ces clés fines, plates, aussi semblables l’une à l’autre que ces visages dans la foule, et aussi particulières quand on les considère deux à deux.

Le meilleur moyen de les discerner est encore de les proposer à la fente qui se propose. Si la clé s’y adapte, alors ce sera dans toute sa perfection; et elle sera engloutie avec un doux bruissement de biellettes dont sont garnies les entrailles du cylindre. Mystérieux mécanisme, plus subtil encore que celui d’une montre, n’en doutez pas. Car si n’importe quels doigts peuvent manœuvrer un remontoir, une clé, et une seule -ou son clone, s’entend- peut entrer comme chez elle dans la serrure et jouer sa partition.

Si la clé n’est pas celle attendue, alors comme deux aimants mal disposés, la pointe de la clé – cet apex que les fabricants nomment ‘accueillage’ -semblera déraper au contact de l’entrée; un refus mutuel, que rien, ni force ni ruse, ne saurait fléchir.

Jusqu’à leur nom, “clé”, simple claquement métallique et néanmoins doux, tintement bref, plus satiné que brillant, au contraire de la “cloche”, dont le nom s’étend pareil à une résonance..

Enfin, les clés en trousseau sont comme les gens d’une même famille, unis par un anneau. On les chérit, on les serre contre soi, on redoute de les perdre. On connaît chacune d’elles. On sait, d’un coup d’œil, d’un toucher entre deux doigts, celle dont on aura besoin selon notre projet.

Alors que le trousseau d’un autre nous semble étrange, étranger, mal assorti, incomplet ou surchargé d’inutile.

Clés, ces âmes de nos intérieurs..

Clés, comme la vie: Des hauts, des bas, un pic parfois, qui toujours retourne au sillon, cette profonde ornière dont on ne sort décidément pas. …

Souvent, les plus petites clés enferment les plus grands secrets

La clé est sans doute la seule chose dont l’usure améliore le fonctionnement….

L’opprimé battu, souffrant des coups portés, crie : Pourquoi tant de haine? L’obscure prison, murs aux portes comptées, pense: Pourquoi tant de pênes?

Mai 2011

Tableau à la mine de plomb dans l’aile

-Ah, c’est toi, Yvan… Entre. Regarde, je l’ai reçu…
…-C’est quoi, « El apostrophe ai »?
-LA méthode. « Devenez poète en douze leçons, la clé du succès ». Du lourd. Ça m’a coûte un bras.
…-Pff.
-Première leçon: « Évoquez de façon poétique les premières heures du jour ». Tu m’aides?
…-Voir un type accroché à son stylo le mains poisseuses, merci… J’ai mieux à faire. Il fait beau, le glacier vient d’ouvrir. Je vais mater les filles.
-Pas grave. La fleur du génie s’épanouit mieux au jardin des solitudes.

Cahier, stylo, clope, cerveau.

Deux heures après, Yvan revient, et avec lui les parfums de la rue.

-Écoute ça, mon vieux. C’est de la bombe.

« Éveillé par l’horloge aux chanters mécaniques
Orphée s’enfuit au loin de mes draps synthétiques
L’onde plate et tiédie d’un robinet affable
Chasse mes derniers songes avant que je m’attable
Le café de l’Afrique et le blanc lait sucré
Me préparent à l’envol de cette belle journée
Puis je sors dans le monde ou je vais conquérir
Comme le fit Alexandre l’objet de mes désirs »

-Alors, Yvan? Avant de le déposer, quelque chose à redire?
Là, je tiens quelque chose, hein? C’est pas de l’art, ça?

Mais Yvan est secoué. Sa main, sur son visage, le cache.
Il semble pleurer
de rire. Il hoquette.
Et soudain, il explose -doucement.
Il rit encore plus fort.
Et il frappe sa main sur la table encombrée
il rit encore plus fort et il tape du pied
il ne rit plus, il hurle de fou rire
et son rire déborde par la fenêtre ouverte
débaroule dans la rue comme un sac de noix
ouvert en haut d’un escalier

Et les gens se regardent et les gens se demandent
qu’est-ce que c’est que ce rire qui remplit le décor
Les voitures s’arrêtent et tout le monde en sort
les magasins se vident et ils sont dans la rue,
les gens,
et tous se demandent pourquoi ils attendaient ce rire
qui fait mal comme l’annonce d’un cadavre retrouvé

ceux qui mettent en rayon des choses brillantes
ceux qui poussent des chariots aux roulettes branlantes en comptant les centimes
ceux qui mènent aux écoles les enfants pour que d’autres enferment leurs rires
ceux qui lavent les vitrines pleines de traces du nez des pauvres
ceux qui aiment les vieilles pour ce qu’elles ont de liquidités
ceux qui disent aux filles de plus de vingt ans qu’elles sont belles à croquer
-fieffés menteurs
ceux qui gardent en juillet le manteau de novembre
ceux qui font briller leurs chaussures dessus pour pas qu’on voie le trou dessous
ceux qui voudraient que leur téléphone sonne et qu’une voix gentille leur dise « je t’aime »
ceux qui voulaient être chanteurs et qui se retrouvent avocats pénalistes
ceux qui crachent leurs poumons
ceux qui leurs vendent de quoi les faire cracher
ceux qui lisent le journal pour savourer les catastrophes auxquelles ils ont échappé
ceux qui rédigent les mêmes journaux pour qu’on ne pense à rien d’autre
ceux qui allument la télé pour voir des gens bien habillés leur dire bonjour
ceux qui traversent la rue les yeux fermés en priant pour que tout s’arrête enfin
ceux qui pleurent le matin avant le lexomil

Donc ils étaient tous là, les yeux vers la fenêtre
et tous les autres aussi, mais cachés par la foule

Et Yvan qui avait fini de rire
du fou rire des fous devant leur maison qui brûle
me prit par le colbak et approcha ses yeux des miens
-sur son front, une trace de framboise coagulée, au milieu

et il dit :

« Mer de draps, mer de lit
froissés, de cauchemar salis
œil qui s’ouvre
encore et encore sur l’ennui
désirs sous alarme

Ajouter chaque jour un peu de plomb
à la chaîne des autres »

Et dehors, tous et toutes
face levée au zénith
comme le faisait la femme sous le taureau
dans le tableau de Picasso
celle dont l’enfant mourrait de la folie des bombes

Et chacun dans son langage
et chacune avec ses mots
criait : « Éden ! Éden ! »
en pure perte.

Juin 2010

guernica_detail

Détail de ‘Guernica’ de Picasso.

guernica_large

http://3.bp.blogspot.com/_KLwzPKeMO0Q/SwVDok81sFI/AAAAAAAAAV4/wvHdQuRMb1o/s1600/guernica_large.jpg