SundOa

Alors, un soir, juste avant que les bras oranges du soleil ne se replient vers l’horizon, un oncle, d’ordinaire silencieux, vint nous parler.

-”Pour se rendre à la baie de SundOa, située juste à la sortie du défilé des Hautes-Roches, il nous faut emprunter le très-redouté  Passage des Kriels qui mène au col du Trangle.

Une crainte profonde, sombre comme une immense nuit, semblable à un grand silence à l’intérieur duquel on perçoit seulement les battements de son coeur et le crissement des plus fines plumes du pli des ailes nous étreint au seul souvenir de ce passage ; tout au moins, dans l’esprit de ceux qui y ont survécu.

C’est le Grand Voyage.

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Cantal, décembre

Nous vivions d’étranges moments. La lune semblait prendre un facétieux plaisir à se montrer par intermittence ; aussi, on la cherchait dans le ciel assombri en début de nuit, mais on n’y distinguait pas même le moindre halo clair. Seul un lampadaire inondait d’une vague lueur jaune le chemin mouillé. Puis, alors que l’on sortait fumer une cigarette, un beau cercle à peine filigrané de cratères attirait le regard. Le temps que l’on annonce sa réapparition, elle s’était esquivée, et seuls brillaient au loin les lumières d’un hameau voisin.

On s’éveillait tard, et les journées raccourcissaient d’autant. Nous ne cherchions pas particulièrement à en profiter .

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Il n’est pas seul

Non, il n’est pas seul.

Il y a encore cette télévision où le brouillard dessine les personnes auxquels il pense et dont l’image se forme quand, les yeux fixes, il regarde l’écran des heures entières; il y a ces fleurs en plastique dans le pot près de la fenêtre, sur lesquelles il souffle parfois pour en ôter la poussière. L’eau se fait rare.

Il y a ces voitures immobiles dont les pots ne fument plus, car le ralenti a bu toute l’essence aux feux dont certains clignotent encore -mais pour combien de temps ?

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Place Peragut

Les nouveaux venus ne peuvent pas savoir. Être aveugle, c’est aussi ne pas voir les choses comme elles étaient avant.   Ils ont rasé les marronniers de la place Peragut. Je cherche ce qui pourrait m’offrir un lien, un fil d’Ariane, un rappel le plus ténu soit-il vers ce lieu, ou plutôt ce temps où réside le souvenir du bonheur d’avoir été enfant.

Mais ils ont rasé les marronniers.

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Le cadeau d’Yvan

-Tiens, me dit-il. C’est pour toi.
C’était un caillou, gros comme un poing d’enfant. Gris clair, un peu rayé sur un côté. Un simple caillou.
-Je sais ce que tu penses, mon vieux Yok. (Comme d’habitude, pensai-je…)
Il enchaîna:
-Tu supposes que je l’ai ramassé là, dans ta rue. Et c’est peut-être le cas. Tu penses que je me fiche de toi. Hein ? Avoue..
-Ben…Il a quelque chose de spécial, ce caillou ? Je fis jouer la lumière dessus, dans l’espoir de voir briller un filet d’or, ou d’une petite veine semi-précieuse; rien. Pas même l’éclat d’un mica.
-Réfléchis.
-Heu….Il vient d’où ?
-D’où ? Mais de moi !
-Tu l’as pondu ?
Yvan se fendit d’un à-peine sourire.
-Même pour toi, Yok, je ne serais pas allé jusque-là…
-Un souvenir, alors ?
-Bientôt, oui. Puis il ajouta, théâtral (Yvan a le goût du spectacle; pas celui de l’humour. En fait, son humour est si étrange qu’il me déroute plus qu’il me déride) :
-Regarde-là, cette pierre. Vient-elle d’Afrique ? De la berge du Rhône ? Peut-être le Dalaï-lama a joué avec quand il était enfant…Ou c’est une parcelle du mur de Berlin…Et pourquoi un Troyen assiégé ne l’aurait-il pas jetée sur Ménélas ? Tout est possible….Le dernier dodo aurait pu aussi frotter son bec dessus….Ou alors, elle s’est décrochée d’une comète pour tomber devant moi….Regarde-la….Tu peux voir le monde dedans…et bien plus…

Il me la prit des mains. (suite…)

Sommes-nous si seuls ?

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« Ils croient qu’hors du vivant, succombe la pensée », dit le premier. « D’où ce fiévreux attachement à eux-mêmes. »

« Attachement dont  l’altération les terrifie, n’est-ce pas ? » supposa un deuxième.

« Oui », répondit le premier. « Ils ont cantonné l’esprit dans leurs cerveaux, et donc, s’estiment incapables, conformément à leurs propres déductions, de s’affranchir de la temporalité charnelle. Mais ils s’obstinent, en contraignant  la matière, à prolonger leur image d’individualité, la souhaitant éternellement révérée dans le souvenir de ceux qu’ils devront quitter, et pour lesquels ils n’ont aucune sincère estime. »

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Que d’émotion..

Quand j’approche d’eux, je ne sais si mon cœur se gonfle ou s’il se serre. Mais toujours naît en ma poitrine un sanglot d’empathie. Je le muselle, le retiens par respect pour ces ouvriers désœuvrés, ces ouvriers sans ouvrage, rejetés aux portes de l’entreprise. Ils ont les mains noueuses, fortes, aux doigts entrelacés. Comme si ces mains, privées de leurs outils, ne pouvaient, par réflexe, s’empêcher de saisir quelque chose; à la façon dont on étreint et respire l’écharpe qu’une amante aura laissé choir avant de partir pour un ailleurs où l’on se sera pas. Eux n’ont plus qu’une main creusée pour y recueillir l’autre… Voyez leurs grosses têtes penchées, dodelinant parfois, les lèvres à peine ouvertes sur le bourdonnement d’une mélopée de leur pays, peut-être; chant toujours lent et plaintif. A leurs pieds, une gamelle de fer-blanc, où fige les restes d’un repas pris en famille dans leur lointaine banlieue. Sans doute préfèrent-t-ils venir ici afin d’échapper aux tristes immeubles où il faut bien qu’ils logent. Qui m’en voudra d’aimer ces gens, patients au cœur de l’hiver, espérant encore qu’un contremaître hargneux, du portillon, les hèle pour un travail de quelques heures dans le ronronnement des emboutisseuses ? Je suis sûr que d’une certaine façon, ils aimaient leurs outils. Et moi, j’ai toujours imaginé que les machines avaient une âme. Ont-elles compris que certaines mains ne les caresseraient plus? Ont-elles le souvenir de ces hommes absents qui les faisaient danser au son des forges, avec, accrochés à leurs vestes bleues, des copeaux d’acier scintillants comme des guirlandes ? (suite…)