SundOa

Alors, un soir, juste avant que les bras oranges du soleil ne se replient vers l’horizon, un oncle, d’ordinaire silencieux, vint nous parler.

-”Pour se rendre à la baie de SundOa, située juste à la sortie du défilé des Hautes-Roches, il nous faut emprunter le très-redouté  Passage des Kriels qui mène au col du Trangle.

Une crainte profonde, sombre comme une immense nuit, semblable à un grand silence à l’intérieur duquel on perçoit seulement les battements de son coeur et le crissement des plus fines plumes du pli des ailes nous étreint au seul souvenir de ce passage ; tout au moins, dans l’esprit de ceux qui y ont survécu.

C’est le Grand Voyage.

Qu’on ne se méprenne pas. Il ne s’agit pas de la frayeur confortable provoquée par la présence d’un chasseur pointant son fusil dans notre direction, et dont les plombs, lancés de si loin, ne pourraient nous atteindre. Au pire ils nous effleureraient dans un sifflement un peu mat. J’admets qu’il soit possible que le bruit du tir nous fasse sursauter, bien que nous y soyons habitués.

Ce n’est pas non plus la crainte, plus proche de la morne inquiétude qui s’empare de nous lorsque, à l’aplomb des villes des hommes, les lumières de leurs activités mêlées à leurs haleines gênent la lueur des étoiles, et nous font hésiter sur la direction à prendre. Notez néanmoins que peu à peu, leurs maisons regroupées, enfumées et brillantes se substituent aux lumières du ciel qu’utilisaient nos aïeux pour se guider.

Il faut bien s’adapter.

Mais revenons à ce passage que nous connaissons tous, soit parce que vos aînés l’aient évoqué comme une épreuve incontournable, soit parce que nous avons vécu cette même épreuve.

Le col du Trangle, à l’extrémité du Passage des Kriels, loin après la vallée de l’Ourbe, en direction du sud-ouest se signale par la présence d’éboulis d’abord presque plats. Puis les deux côtés s’incurvant vers le haut, ils deviennent collines puis montagnes, et il faut monter, monter, s’épuiser à battre des ailes, en même temps que les parois semblent s’étirer à perte de vue vers le ciel, sèches, arides, où rien ne pousse, mais peuplées de félins aux dents aiguës et aux muscles vifs. Ici commence le long, long passage des Kriels, le passage sans escale. Car s’arrêter en chemin, c’est la mort assurée. Mort longue et atroce : Les chats aiment jouer avec nous, mais à leur façon.

En poursuivant le vol, vers l’ouest, toujours – avons-nous le choix ? – la brume qui se détache du ciel gris s’épaissit, devient brouillard, puis quelque chose de lourd, épais, presque poisseux, et nos plumes, pourtant soigneusement huilées avant le départ, semblent se charger de cette liquidité maudite. Alors, il faut redoubler d’efforts, non seulement pour garder notre altitude, mais pour monter, monter encore. Car on dit que si le sol et les cailloux nous rejoignaient, nous finirions déchiquetés par les arêtes tranchantes des rochers ; ou alors, les chats bondissants pourraient nous happer. Nos yeux, comme pénétrés de ces particules d’eau en suspension, sont incapables d’assumer leur fonction. Nous volons, aveugles, transis, épuisés, avec pour seule pensée l’idée fixe de garder le cap, toujours plus haut, toujours plus seuls.

Le brouillard étouffe le bruit des ailes des compagnons. On ne sait si celui qui volait à nos côtés à l’instant est toujours là, ou s’il s’est éventré sur une arête des ravins qui nous entourent.

Voici notre peur, notre cauchemar, notre grand effroi : Continuer sans savoir si l’on est toujours dans la bande ou si tous les autres sont morts. Peut-être est-on perdu soi-même, et l’on vole dans la mauvaise direction ; alors, nos forces finiront par s’épuiser, et l’on mourra. Pour rien.

Pour ne plus penser, on vole, toujours, encore. Froid, faim, épuisement, terreur, tout cela, bientôt, vous le connaîtrez.

SundOa se mérite.

Le voyage dure un jour, deux peut-être. La nuit, le jour, tout s’amalgame ici. L’absence de repères est quelque chose d’incommunicable, même dans nos chants les plus intimes. N’essayez pas de parler de ça avec les êtres des surfaces. Ils ne comprendraient rien, car ils ont toujours une partie d’eux-mêmes appuyée sur autre chose.N’oubliez jamais ceci.

Nous sommes terrorisés pendant ce vol, et plus terrorisés encore à la pensée de nous arrêter. Tout repos, toute pause, est impossible. Voler, toujours plus haut, toujours plus lourds, jusqu’à ce que nos ailes se meuvent comme seules, dans la douleur contrainte par la nécessité.

Puis enfin, d’un seul coup, le ciel s’ouvre, et nous savons que le Col des Trangles est passé. Apparaît l’océan. qui mange le sable clair parsemé de débris de coquillages et de bois flotté. L’air réchauffé par la plage remonte par grande bouffées vers le haut, et nous propulse à une grande altitude. Les ailes tendues et enfin immobiles, nous redescendons en larges spirales, bolides oscillants, entre la grève et l’infini des eaux. Notre joie est indescriptible ; à quoi bon vous en parler ?

Un compagnon croise ma trajectoire ; instinctivement, je le suis. Il me précédait aussi jusqu’au passage des Kriels.  Il est connu de tous pour sa voix profonde et claire, comme pour la beauté mélodique de ses improvisations.

Il tourne la tête vers moi, comme s’il m’attendait. Me sachant à nouveau proche de lui, il commence à chanter.

…Ô voyage
Me voici rendu, comme de nombreuses fois je le fus

Ô voyage
En pleine quiétude, en grande reconnaissance,
Je donne au ciel mon chant dernier
Car me voici rendu, comme de nombreuses fois je le fus

Mille fois je crus tomber
Mille fois j’ai tenu bon

Ô voyage, voici mon chant
Jamais ma joie ne sera plus grande
Et ce jour si brillant plus jamais ne sera
Ciel qui me porta,
Mer vers qui je vole,
Voici mon dernier chant.

Et il pivota, ailes grandes, yeux clos. Il franchit en belles courbes indolentes l’espace entre nous et la mer. Comme pour lui faire un nid, la vague fit son écume, vint le cueillir en sa crête et le déposa, avec une immense délicatesse, à la façon d’une mère abritant son petit, au creux d’un rocher.

Voici, jeunes gens, ce que pourrait être votre premier voyage. Car la lumière faiblit, et les premiers vents d’automne déjà se lèvent. Préparez-vous, prenez des forces. Dans quelques jours, par grandes bandes, nous nous envolerons rejoindre la baie de SundOa.

Et souvenez-vous : Pour qu’un jour, comme les aînés, vous puissiez avoir quelque chose à dire à propos du Grand Voyage, il vous faudra voler, toujours plus haut, toujours plus lourds, dans la douleur contrainte par la nécessité.”

Et il s’en fut.

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