Cantal, décembre

Nous vivions d’étranges moments. La lune semblait prendre un facétieux plaisir à se montrer par intermittence ; aussi, on la cherchait dans le ciel assombri en début de nuit, mais on n’y distinguait pas même le moindre halo clair. Seul un lampadaire inondait d’une vague lueur jaune le chemin mouillé. Puis, alors que l’on sortait fumer une cigarette, un beau cercle à peine filigrané de cratères attirait le regard. Le temps que l’on annonce sa réapparition, elle s’était esquivée, et seuls brillaient au loin les lumières d’un hameau voisin.

On s’éveillait tard, et les journées raccourcissaient d’autant. Nous ne cherchions pas particulièrement à en profiter .

Parfois, je m’assoupissais sur un vaste canapé et une fois de plus, la conversation roulait sur le volume de mes ronflements. Alors, je sortais prendre l’air, et il arrivait qu’un oiseau me crie quelque chose d’incompréhensible. J’aurais aimé avoir son avis sur la taille imposante des lichens qui poussaient et tombaient des arbres, comme de gros flocons verts. Ici, l’hiver rimait avec cette couleur.
D’abondantes mousses habillaient d’austères blocs de pierre sombre. Tel un roi sur son trône, je m’y serais assis si elles n’avaient été gorgées d’eau des pluies discontinuelles. N’est monarque que celui à qui la nature accorde le règne.

Des bras amicaux avaient déposé devant la porte une brouette de bois très sec et, faisant la chaîne jusqu’au bord de la grande alcôve où trônait la cheminée, nous avons transporté ce qui ferait régner une douce chaleur dans les jours à venir.

Un grondement venu d’un lieu imprécis meublait doucement le silence de la campagne ; on supposait un tracteur, ou une machine agricole à laquelle aucun de nous n’était habitué.

Au matin du dernier jour, une très jeune fille de la maison décida de se rendre à la ferme voisine -quelques dizaines de pas suffisaient. Elle avait établi scrupuleusement la liste des noms possibles qu’aurait pu porter un veau né deux jours auparavant. Désolée de n’avoir pu assister au vêlage, elle tenait à ce que l’animal porte un nom venu d’elle. Tard dans la nuit, aidée par nous tous réunis autour d’une galette, elle avait rangé les uns au-dessous des autres tous les mots commençant par le son ‘i’. Ainsi, Isidore côtoyait Hyacinthe. On pouvait lire aussi des noms que personne, pas même un veau, n’aurait aimé porter, comme Hystérique ou Irradié. Qu’importe, elle avait le sentiment d’avoir réalisé quelque chose de bien, et c’était sans doute le cas.
Elle s’en fut donc par le chemin, la feuille du grand cahier déchirée roulée au creux de la main vers l’étable où la veille, sur la proposition d’un des deux frères fermiers, elle avait regardé l’intervention chirurgicale du vétérinaire sur le pis défaillant d’une des nombreuses vaches du cheptel.
A son arrivée, personne n’était là pour l’accueillir. Les fermiers étaient peut-être partis vers un champ lointain où, comme la lune, évaporés pour un temps indécis. Alors, elle accrocha son précieux document à un clou de l’étable, puis s’en revint, un peu déçue de n’avoir pas pu remettre en main propre le résultat de son labeur. A mi-chemin, elle hésita. Les hommes de la ferme trouveraient-ils le papier?
Lui revinrent des images de “Sur la route de Madison”. Elle se souvenait vaguement que deux amants se laissaient des messages sur les planches d’un pont de bois, et s’effraya qu’un des fermiers se méprenne sur la façon dont elle avait communiqué avec eux. Elle se dit que la vie ressemble parfois aux films, et s’étonna de cette pensée.

Un soleil invisible diffusait sa lumière dans la totalité d’un ciel blanc comme un drap. Des vapeurs montaient d’un creux des champs, comme si quelque chose couvait, chaud, dessous l’herbe trop verte pour la saison.

Tous, nous avions le sentiment d’avoir échappé à quelque chose de terrible. Aussi, à défaut d’être heureux, étions-nous apaisés.

2012 venait de mourir.

Janvier 2013

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s