Place Peragut

Les nouveaux venus ne peuvent pas savoir. Être aveugle, c’est aussi ne pas voir les choses comme elles étaient avant.   Ils ont rasé les marronniers de la place Peragut. Je cherche ce qui pourrait m’offrir un lien, un fil d’Ariane, un rappel le plus ténu soit-il vers ce lieu, ou plutôt ce temps où réside le souvenir du bonheur d’avoir été enfant.

Mais ils ont rasé les marronniers.

Il n’y aura plus de marrons pour les enfants au sortir de l’école primaire. Il n’y a plus d’école primaire, de toute façon. Juste une esplanade froide décorée d’essences maigrichonnes et un parking à vous glacer le dos. Me reviennent aux yeux les marronniers d’alors. J’aimais l’odeur un peu fade de leurs immenses grappes de fleurs blanc-crème à la fin du printemps. Octobre apportait avec lui les bigarreaux durs et aplatis sur une face que sont les marrons d’inde. Dès qu’ils commençaient à tomber, c’était la ruée à la cloche sonnée. Il nous fallait les plus beaux, les plus gros. Certains d’entre nous avaient la chance de voir tomber devant eux une bogue ventrue, verte, aux courts piquants mous qu’on redoutait de recevoir sur la tête -car c’est qu’elles étaient lourdes, les bougresses. Mais aucun accident de ce genre n’arrivait jamais, au soulagement des uns, au désespoir des autres ; se faire ensanglanter par la chute d’une bogue formidablement lourde aurait été l’assurance d’être un héros pour l’année scolaire.

Mais il n’y a plus de marronniers.

Ils ont planté ici quelques malheureux arbres dont j’ignore le nom. Peut-être une variété exotique d’érables, aux fleurs inexistantes et aux fruits inoffensifs.

Les plus beaux marrons, les plus brillants, les plus recherchés étaient ceux  qu’on faisait jaillir d’une bogue fraîchement tombée. D’un coup de semelle -pas trop fort- on faisait rouler la chose sous la chaussure. Là, deux, parfois trois marrons sortaient, accouchés d’une pulpe claire, luisants comme s’ils venaient d’être cirés, à peine humides. On les admirait un instant puis ils allaient rejoindre les autres dans la poche de l’anorak. Je ne me souviens pas de ce qu’on en faisait après. Je pourrai inventer, mais je n’en ai pas envie.

Je me souviens juste qu’un jour, j’ai voulu en garder plein dans un sac en plastique. Quelques jours après, en l’ouvrant, une infecte odeur m’a sauté au nez : Tout avait moisi, là-dedans. Mes beaux marrons étaient enchevêtrés, salis, souillés par une sorte de mousse blanchâtre et poussiéreuse.

Plus de marrons, plus de fleurs, plus d’enfants roulant les bogues sous leurs pieds.

Plus qu’une montagne de souvenirs. C’est mieux que rien.

Juin 2012

SAMSUNG

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