Le cadeau d’Yvan

-Tiens, me dit-il. C’est pour toi.
C’était un caillou, gros comme un poing d’enfant. Gris clair, un peu rayé sur un côté. Un simple caillou.
-Je sais ce que tu penses, mon vieux Yok. (Comme d’habitude, pensai-je…)
Il enchaîna:
-Tu supposes que je l’ai ramassé là, dans ta rue. Et c’est peut-être le cas. Tu penses que je me fiche de toi. Hein ? Avoue..
-Ben…Il a quelque chose de spécial, ce caillou ? Je fis jouer la lumière dessus, dans l’espoir de voir briller un filet d’or, ou d’une petite veine semi-précieuse; rien. Pas même l’éclat d’un mica.
-Réfléchis.
-Heu….Il vient d’où ?
-D’où ? Mais de moi !
-Tu l’as pondu ?
Yvan se fendit d’un à-peine sourire.
-Même pour toi, Yok, je ne serais pas allé jusque-là…
-Un souvenir, alors ?
-Bientôt, oui. Puis il ajouta, théâtral (Yvan a le goût du spectacle; pas celui de l’humour. En fait, son humour est si étrange qu’il me déroute plus qu’il me déride) :
-Regarde-là, cette pierre. Vient-elle d’Afrique ? De la berge du Rhône ? Peut-être le Dalaï-lama a joué avec quand il était enfant…Ou c’est une parcelle du mur de Berlin…Et pourquoi un Troyen assiégé ne l’aurait-il pas jetée sur Ménélas ? Tout est possible….Le dernier dodo aurait pu aussi frotter son bec dessus….Ou alors, elle s’est décrochée d’une comète pour tomber devant moi….Regarde-la….Tu peux voir le monde dedans…et bien plus…

Il me la prit des mains.
-Comprends bien, mon ami…cette pierre, elle te vient de moi…

Il la tint un instant au creux de ses paumes réunies, puis la posa contre son cœur.

-Voici mon cadeau, Yok. Tu vois, il est absolument unique. Car à partir ce jour, où que je sois, où que tu ailles, cette pierre restera un bout d’univers qui nous est commun… Peu importe qu’elle te serve de presse-papiers, que tu la jettes, qu’on te la vole. Si un jour quelqu’un la broie, son sable sera toujours quelque part. Tu comprends ? Tiens, prends-là, maintenant.

Elle me semblait plus lourde, et presque chaude. Je ne savais que répondre. L’émotion me mouillait les yeux. Bon sang, il tapait fort, Yvan. Et pas une once de moquerie dans son discours. Il coupa court à mes pensées:
-Ne me remercie pas. Il faut être deux pour que quelque chose soit partagé. Puis soudain, il retrouva son habituel air dégagé, détaché de tout, le regard comme habité par une étincelle de cynisme innocent. Avec une agaçante désinvolture, il me demanda d’apporter deux bières. -Et maintenant, Yok, buvons à la nouvelle année, puisque c’est la coutume. Ensuite, je m’en irai.

***************

C’était il y a un an. J’ai toujours ce caillou au fond d’un tiroir; enfin, je crois. C’est étrange : Je ne le trouve pas quand je le cherche. Mais il resurgit, un peu plus tard. Un jour, je l’ai extirpé des Légos de mon fils. Une autre fois, il m’attendait à côté du pot de fleurs de la fenêtre. Et hier, dans la valise où je range mon nécessaire à dessin.

Yvan avait dit vrai. Quand je regarde ce caillou, j’y vois le monde. Pas celui des voyages, des comètes où des animaux disparus; çà, c’est le monde d’Yvan. Mon monde à moi, ce sont les dessins inachevés, les plantes dont je m’occupe, mon train-train familial, mon fils avec qui je ne joue pas assez, et qui, depuis quelques mois, s’entête à collectionner des pierres ramassées dans la cour de l’école. Pourtant, il ne sait rien du caillou d’Yvan. Je vois aussi, naturellement, cette partie de mon monde où se tient ce déroutant ami qui vient me voir quand je ne l’attends pas.

Oui, ce cadeau est unique. Il est à la fois le souvenir d’un ami, le témoin de son existence à laquelle je suis le seul à croire, et le rappel que le monde est avant tout celui de notre regard.

C’est cela, sans doute, un objet-souvenir: Un raccourci, une direction à prendre pour retrouver les instants précieux. Une porte ouverte à l’univers qu’un autre partage avec soi.

Et si j’égarais ce caillou pour de bon ? La réponse est évidente. N’importe quel caillou fera l’affaire. Ce n’est pas l’objet qui compte, mais l’idée qui renaît à son contact. Et l’éclosion perpétuelle de cette amitié invraisemblable me ravit quand je porte mon attention sur n’importe quel caillou de n’importe quel chemin.

Janvier 2012

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