Sommes-nous si seuls ?

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« Ils croient qu’hors du vivant, succombe la pensée », dit le premier. « D’où ce fiévreux attachement à eux-mêmes. »

« Attachement dont  l’altération les terrifie, n’est-ce pas ? » supposa un deuxième.

« Oui », répondit le premier. « Ils ont cantonné l’esprit dans leurs cerveaux, et donc, s’estiment incapables, conformément à leurs propres déductions, de s’affranchir de la temporalité charnelle. Mais ils s’obstinent, en contraignant  la matière, à prolonger leur image d’individualité, la souhaitant éternellement révérée dans le souvenir de ceux qu’ils devront quitter, et pour lesquels ils n’ont aucune sincère estime. »

« En fait », dit un troisième, « chacun d’eux dédaigne voir en l’autre une déclinaison complémentaire à ce qu’il est. Ils renient le bourgeonnement sur une branche annexe, celle-là même promesse de leur continuité future. Jamais nous ne vîmes ailleurs des êtres éprouver tant de défiance les uns vis-à-vis des autres. Ainsi souillent-ils leurs âmes. »

Le premier ajouta, presque surpris de sa constatation : « Ils ne se parlent plus qu’en mots prononcés au sortir de leurs bouches. » « Mais quand ils sont au loin ? » demanda celui du centre.

« Des pensées qui voyagent dans l’éther, ils n’ont gardé que la volonté d’être perçus et obéis. Ils se sont munis de boîtes avec des chiffres, et dedans ils se parlent. Ils ont répudié le signe au profit d’une marque, source de fierté et d’arrogance », répondit le premier. « L’outil a résilié la fonction naturelle de l’espace à guider de l’un à l’autre l’intention de partage. »

« Sont-ils aussi incapables de voler ? » s’enquit  le deuxième.

« Ne sachant plus s’élancer dans les airs au gré de leur désir, ils s’entourent de machines pleines de bruits et de fumées, qui les emportent, et abîment leur ciel. Parfois, elles tombent ; ils succombent alors par centaines », répondit le premier. « Et néanmoins, ils persistent à se précipiter en masse dans de tels engins, toujours plus gros, dont ils exècrent le coût autant qu’ils aiment s’y montrer »

L’un d’eux, le quatrième, réservé jusque là, dit : « Il y a pire encore. Pour subsister, ils taisent leurs rêves. Ils vouent  leurs œuvres aux seuls appétits du palpable. Ils raillent toute chose qui,  par des objets ou du temps, ne s’achète pas. Et ce qu’ils parviennent à s’approprier, ils le cachent ou le détruisent. »

« Faut-il qu’on les abroge ? » dit celui qui, de sa place centrale, à égale distance de chacun de ceux qu’il avait entendus, pesait le pour et le contre. « Si je prends là une décision difficile, qu’au moins elle soit adaptée. »

« Inutile, » dit le quatrième, « ils s’en chargeront d’eux-mêmes. Ils élaborent et produisent en abondance irréfléchie des instruments radicalement  propices aux massacres. Quelques remous climatiques enfantés des indifférences aux besoins de leur planète balayeront ceux que leurs errements n’auront pas occis. »

« Alors, » dit le deuxième, « aurions-nous échoué ? Faudra-t-il  nous résigner et tenter ailleurs une autre cristallisation de l’âme ? C’est dommage. Cette forme-là semblait prometteuse. »

Le troisième témoigna d’un léger revirement, comme pour tempérer ses propos de l’instant précédent : « N’y a-t-il pas d’espoir ? Aucun de leurs prophètes n’a-t-il pressenti  la persistance de l’âme ? Dénoncé l’inutile et perverse illusion des choses matérielles ? »

« Il y en eut, » dit le premier, qui souvent les avait visités. « Mais captifs du corps, muselés par leurs sens, ils n’ont pas su expliquer.  »

« S’il y en a eu, pourquoi n’y en a-t-il plus ? » Interrogea celui du centre… « Devrions-nous aider l’exception à raisonner le nombre ? Soutenir le lumineux pour dissiper l’assombrissement ? »

« J’ai essayé et j’essaie encore », répondit le premier. « Mais ceux qui osent évoquer autre chose que le dicible sont inécoutés. Parfois même on les tue. »

Les autres firent silence ; une sorte de tristesse stupéfiée à l’inventaire de tant de désolations. Il ajouta :

« Et ceux-là, ils les appellent  ‘ Poètes ’. »

Décembre 2011


Origine de l’illustration :  http://ocroctobre.wordpress.com/  Avec mes remerciements à Alexandre, pour l’autorisation de réutiliser cette image. Cette œuvre a servi de jaquette à l’ouvrage de Rémi Karnauch « Destination Lovecraft’, disponible ICI

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