Que d’émotion..

Quand j’approche d’eux, je ne sais si mon cœur se gonfle ou s’il se serre. Mais toujours naît en ma poitrine un sanglot d’empathie. Je le muselle, le retiens par respect pour ces ouvriers désœuvrés, ces ouvriers sans ouvrage, rejetés aux portes de l’entreprise. Ils ont les mains noueuses, fortes, aux doigts entrelacés. Comme si ces mains, privées de leurs outils, ne pouvaient, par réflexe, s’empêcher de saisir quelque chose; à la façon dont on étreint et respire l’écharpe qu’une amante aura laissé choir avant de partir pour un ailleurs où l’on se sera pas. Eux n’ont plus qu’une main creusée pour y recueillir l’autre… Voyez leurs grosses têtes penchées, dodelinant parfois, les lèvres à peine ouvertes sur le bourdonnement d’une mélopée de leur pays, peut-être; chant toujours lent et plaintif. A leurs pieds, une gamelle de fer-blanc, où fige les restes d’un repas pris en famille dans leur lointaine banlieue. Sans doute préfèrent-t-ils venir ici afin d’échapper aux tristes immeubles où il faut bien qu’ils logent. Qui m’en voudra d’aimer ces gens, patients au cœur de l’hiver, espérant encore qu’un contremaître hargneux, du portillon, les hèle pour un travail de quelques heures dans le ronronnement des emboutisseuses ? Je suis sûr que d’une certaine façon, ils aimaient leurs outils. Et moi, j’ai toujours imaginé que les machines avaient une âme. Ont-elles compris que certaines mains ne les caresseraient plus? Ont-elles le souvenir de ces hommes absents qui les faisaient danser au son des forges, avec, accrochés à leurs vestes bleues, des copeaux d’acier scintillants comme des guirlandes ?

Voyez-les comme je les vois. Ils gardent au regard le douloureux étonnement qui les frappa un jour, à l’annonce de leur licenciement. Leurs traits restent lassés de cette hébétude, que les semaines ne chassent pas. Ils nous offrent l’exemple admirable de la résignation où cependant l’espoir subsiste; c’est l’humilité raisonnée, magnifiée dans l’acceptation des aléas de la vie. Mais ils viennent néanmoins chaque jour aux premières lueurs, voir passer les collègues encore en poste; et pour ajouter encore à leur solitude, plus aucun ne leur parle.

Oui, vraiment, ils m’émeuvent, ces braves hommes, qu’on a dû écarter des usines en crise… J’en suis tout retourné..

Mais ce matin, excellente nouvelle : Je passerai près d’eux, souriant, une lavallière de soie blanche habilement dénouée sur mon Prince de Galles. Les grandes portes de mon usine s’ouvriront majestueusement au passage de ma toute nouvelle Lamborghini, qui remplace ma Porsche de l’an dernier. Je ralentirai tout exprès, et des vitres baissées s’envoleront les premières mesures du Concert de Cologne, de Keith Jarrett; le spectacle sera magnifique. Je verrai briller les chromes dans leurs yeux. Pour eux, ce sera un peu noël..

Que d’émotion….

Décembre 2011

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