La triandine

Nous avions emménagé dans le lotissement neuf. Les maisons, très semblables les unes aux autres, poussaient sur leur demi-hectare de terrain, puis recevaient leurs habitants dès qu’on avait ôté les échafaudages.

Mon père, comme ses voisins, s’était procuré le nécessaire pour jardiner. Il convenait de faire pousser, dans les proportions choisies par chacun des nouveaux propriétaires, des légumes ou de la pelouse.
Alors que tous s’échinaient à utiliser la bêche plate traditionnelle, mon père utilisait une fourche à bêcher, qu’il appelait “triandine”. L’avait-il achetée, la lui avait-on donnée ? Personne n’a jamais songé à lui poser la question.
Triandine, ça fait penser à ‘trois’. La triandine de mon père avait quatre dents. Le jardinage a ses mystères.

Toujours est-il que cette triandine permettait de retourner sans trop d’effort et en une seule opération cette terre lourde, rouge, pleine de cailloux et d’argile, collante aux mains et aux bottes quand il avait plu, dure et impénétrable le reste du temps car trop souvent tassée par les machines de chantier. Les voisins piochaient, puis bêchaient ; mon père avait sa triandine, et faisait des envieux. On n’en trouvait pas dans les magasins.
J’ai vu cet outil dans les mains de mon père pendant presque trente ans. Dans mon esprit, quand je pense à lui, il est sur sa terre, la triandine à la main. Il avait une façon bien à lui de s’y appuyer pour bavarder avec ses voisins.

Quand le cancer l’a brutalement ôté à son jardin, c’est moi qui, tout naturellement, montais dès le printemps chez ma mère maintenir une sorte de ‘tradition jardinière’, et aussi -surtout- pour éviter que la repousse des mauvaises herbes ne donnent à la propriété des allures de jachère.
Avec la triandine, j’y plantai des légumes, des fleurs, des tomates, des haricots, des courgettes, toutes les graines que je trouvais en farfouillant dans l’abri de bois que nous avions construit ensemble.
Le résultat était désastreux. Pourtant, plus jeune, on disait de moi que j’avais la main verte. Mon père aurait-il emmené avec lui ce don, lui qui, de son vivant, ne l’avait pas ?

Un jour, alors que je retournais une parcelle hérissée de chiendent, l’outil  se brisa net, laissant le fer planté dans la terre dure ; le manche s’était cassé en deux, en oblique, sur une bonne partie de sa longueur.
J’en restai comme stupide, incrédule.

Dès lors, je ne me suis presque plus occupé du jardin. La triandine avec son manche cassé est restée telle quelle dans l’abri.
Je la regarde chaque fois que je vais prendre la tondeuse. Il faut bien que quelqu’un la passe de temps en temps.
J’ai l’impression -Ne riez pas- qu’elle me demande de la laisser comme ça. Pourtant, quelque chose me dit qu’elle est contente de me voir.

Les triandines ont-elles un cœur ?

23 janvier 2015

Qu’on leur donne des jeux

Qu’on leur donne des jeux et le goût du pouvoir
des rêves de grandeur et puis des idées noires

Qu’on mesure l’espace pour mieux le répartir
que certains le possèdent, que d’autres le désirent

Qu’on brise leurs sommeils et pareils aux machines allumées le matin
branchez au paysage une télé qui dit qu’après tout tout va bien

Qu’ils prient pour du silence quand couchés dans le noir vient la peur de mourir
et qu’en écho seuls reviennent nos rires

Qu’on les noie à demi sous le nom des idoles
dans d’immenses efforts avec des fièvres folles

Élaborons des dieux aimant les sacrifices
et des guerres en leur nom pour y perdre leurs fils

Cours encore
cours encore
c’est le feu qui frappe à ton dos
Cours encore
cours encore

À leurs ailes battues que l’on place le feu comme aux grands météores
qu’ils bâtissent à l’envers en creusant à mains nues des galeries pour de l’or

Que l’amour et le vin fassent d’eux des aveugles à l’esprit qui s’égare
Que leurs mains qui se tendent aux étoiles ne ramènent que ce qui les sépare

Qu’ils prient pour du silence quand couchés dans le noir vient la peur de mourir
et qu’aux égos seuls reviennent nos rires

Cours encore
cours encore

 

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8 décembre 2014

 

 

 

 

 

 

 

SundOa

Alors, un soir, juste avant que les bras oranges du soleil ne se replient vers l’horizon, un oncle, d’ordinaire silencieux, vint nous parler.

-”Pour se rendre à la baie de SundOa, située juste à la sortie du défilé des Hautes-Roches, il nous faut emprunter le très-redouté  Passage des Kriels qui mène au col du Trangle.

Une crainte profonde, sombre comme une immense nuit, semblable à un grand silence à l’intérieur duquel on perçoit seulement les battements de son coeur et le crissement des plus fines plumes du pli des ailes nous étreint au seul souvenir de ce passage; tout au moins, dans l’esprit de ceux qui y ont survécu.

C’est le Grand Voyage.

Qu’on ne se méprenne pas. Il ne s’agit pas de la frayeur confortable provoquée par la présence d’un chasseur pointant son fusil dans notre direction, et dont les plombs, lancés de si loin, ne pourraient nous atteindre. Au pire ils nous effleureraient dans un sifflement un peu mat. J’admets qu’il soit possible que le bruit du tir nous fasse sursauter, bien que nous y soyons habitués.

Ce n’est pas non plus la crainte, plus proche de la morne inquiétude qui s’empare de nous lorsque, à l’aplomb des villes des hommes, les lumières de leurs activités mêlées à leurs haleines gênent la lueur des étoiles, et nous font hésiter sur la direction à prendre. Notez néanmoins que peu à peu, leurs maisons regroupées, enfumées et brillantes se substituent aux lumières du ciel qu’utilisaient nos aïeux pour se guider.

Il faut bien s’adapter.

Mais revenons à ce passage que nous connaissons tous, soit parce que vos aînés l’aient évoqué comme une épreuve incontournable, soit parce que nous avons vécu cette même épreuve.

Le col du Trangle, à l’extrémité du Passage des Kriels, loin après la vallée de l’Ourbe, en direction du sud-ouest se signale par la présence d’éboulis d’abord presque plats. Puis les deux côtés s’incurvant vers le haut, ils deviennent collines puis montagnes, et il faut monter, monter, s’épuiser à battre des ailes, en même temps que les parois semblent s’étirer à perte de vue vers le ciel, sèches, arides, où rien ne pousse, mais peuplées de félins aux dents aiguës et aux muscles vifs. Ici commence le long, long passage des Kriels, le passage sans escale. Car s’arrêter en chemin, c’est la mort assurée. Mort longue et atroce; les chats aiment jouer avec nous, mais à leur façon.

En poursuivant le vol, vers l’ouest, toujours – avons-nous le choix ? – la brume qui se détache du ciel gris s’épaissit, devient brouillard, puis quelque chose de lourd, épais, presque poisseux, et nos plumes, pourtant soigneusement huilées avant le départ, semblent se charger de cette liquidité maudite. Alors, il faut redoubler d’efforts, non seulement pour garder notre altitude, mais pour monter, monter encore. Car on dit que si le sol et les cailloux nous rejoignaient, nous finirions déchiquetés par les arêtes tranchantes des rochers; ou alors, les chats bondissants pourraient nous happer. Nos yeux, comme pénétrés de ces particules d’eau en suspension, sont incapables d’assumer leur fonction. Nous volons, aveugles, transis, épuisés, avec pour seule pensée l’idée fixe de garder le cap, toujours plus haut, toujours plus seuls.

Le brouillard étouffe le bruit des ailes des compagnons; on ne sait si celui qui volait à nos côtés à l’instant est toujours là, ou s’il s’est éventré sur une arête des ravins qui nous entourent.

Voici notre peur, notre cauchemar, notre grand effroi: Continuer sans savoir si l’on est toujours dans la bande ou si tous les autres sont morts. Peut-être est-on perdu soi-même, et l’on vole dans la mauvaise direction; alors, nos forces finiront par s’épuiser, et l’on mourra. Pour rien.

Pour ne plus penser, on vole, toujours, encore. Froid, faim, épuisement, terreur, tout cela, bientôt, vous le connaîtrez.

SundOa se mérite.

Le voyage dure un jour, deux peut-être. La nuit, le jour, tout s’amalgame ici. L’absence de repères est quelque chose d’incommunicable, même dans nos chants les plus intimes. N’essayez pas de parler de ça avec les êtres des surfaces: Ils ne comprendraient rien, car ils ont toujours une partie d’eux-mêmes appuyée sur autre chose. Souvenez-vous en.

Nous sommes terrorisés pendant ce vol, et plus terrorisés encore à la pensée de nous arrêter. Tout repos, toute pause, est impossible. Voler, toujours plus haut, toujours plus lourds, jusqu’à ce que nos ailes se meuvent comme seules, dans la douleur contrainte par la nécessité.

Puis enfin, d’un seul coup, le ciel s’ouvre, et nous savons que le Col des Trangles est passé; apparaît l’océan. qui mange le sable clair parsemé de débris de coquillages et de bois flotté. L’air réchauffé par la plage remonte par grande bouffées vers le haut, et nous propulse à une grande altitude. Les ailes tendues et enfin immobiles, nous redescendons en larges spirales, bolides oscillants, entre la grève et l’infini des eaux. Notre joie est indescriptible; à quoi bon vous en parler ?

Un compagnon croise ma trajectoire; instinctivement, je le suis. Il me précédait aussi jusqu’au passage des Kriels.  Il est connu de tous pour sa voix profonde et claire, comme pour la beauté mélodique de ses improvisations.

Il tourne la tête vers moi, comme s’il m’attendait; me sachant à nouveau proche de lui, il commence à chanter.

…Ô voyage
Me voici rendu, comme de nombreuses fois je le fus

Ô voyage
En pleine quiétude, en grande reconnaissance,
Je donne au ciel mon chant dernier
Car me voici rendu, comme de nombreuses fois je le fus

Mille fois je crus tomber
Mille fois j’ai tenu bon

Ô voyage, voici mon chant
Jamais ma joie ne sera plus grande
Et ce jour si brillant plus jamais ne sera
Ciel qui me porta,
Mer vers qui je vole,
Voici mon dernier chant.

Et il pivota, ailes grandes, yeux clos. Il franchit en belles courbes indolentes l’espace entre nous et la mer. Comme pour lui faire un nid, la vague fit son écume, vint le cueillir en sa crête et le déposa, avec une immense délicatesse, à la façon d’une mère abritant son petit, au creux d’un rocher.

Voici, jeunes gens, ce que pourrait être votre premier voyage. Car la lumière faiblit, et les premiers vents d’automne déjà se lèvent. Préparez-vous, prenez des forces. Dans quelques jours, par grandes bandes, nous nous envolerons rejoindre la baie de SundOa.

Et souvenez-vous: Pour qu’un jour, comme les aînés, vous puissiez avoir quelque chose à dire à propos du Grand Voyage, il vous faudra voler, toujours plus haut, toujours plus lourds, dans la douleur contrainte par la nécessité.”

Et il s’en fut.

Equinoxe

Là mugissait la mer aux lèvres écumantes
dès les premières dunes au-delà des jardins
franchis comme on traverse une rue dépeuplée

D’étranges animaux silencieux et placides
le voyant s’approcher vers lui tournaient les yeux
et silencieux comme eux il entrait sans mot dire

Les vagues le prenaient et l’entouraient de bras
Vénus et sa splendeur habitaient ces abîmes
pour lui elle affleurait du tumulte des flots

Plus bas les ondes calmes ondoyaient, pâles formes
luisantes des cristaux venus s’y déposer
Il se voulait oiseau, recueillir à ses ailes
l’iode et l’ambre odorants pour les joindre à sa peau

En aura-t-il rêvé longtemps de ces fragrances

Il y eut des solstices
où les globes aux contours imprécis sous les vagues
redevenaient célestes et volaient sur le sable
Dans ses mains les corolles de tièdes anémones
s’ouvraient; longues, sombres et tenaces
les algues s’invitaient à l’entour de ses doigts

Il y eut des solstices
et des mortes-saisons où loin de ses rivages
il vivait amoindri, desséché, langue épaisse
griffé aux barbelés qui gardaient ses voyages

Il y eut des solstices et puis le ciel tourna
de trop puissants embruns recouvrirent l’éden
La cohorte des houles écrasa son chemin
il eut peur de s’y perdre ou d’y laisser la main
Il eut peur de se perdre et rencontra l’effroi

Il y eut des solstices et puis un équinoxe

Le temps s’arrange bien des chagrins impossibles
à défaut de soigner il couvre les blessures
d’un drap qui les enserre et contrarie le suint

Il s’en accommoda
comme on voit son enfant s’effondrer sous les flammes

Quand il éteint le soir avec sa cigarette
il sourit à la lune et danse avec la nuit.

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14 Janvier 2014

Ecrire, c’est facile

Les méthodiques choisiront un sujet, une forme, un rythme à compter sur les doigts.
Les intuitifs auront une approche pragmatique. Ils attendent l’idée, l’intuition, le concept inédit. Puis ils explorent -ils s’explorent. Et ramèneront l’or ou le feu de leurs cheminements. Pour autant qu’elle soit libre dans la forme, leur poésie ne l’est pas dans le choix de l’argument; il s’impose, il s’invente indépendamment de la volonté.

Pour premier genre, la précise méthodologie n’enlève rien au travail à fournir, seule garante d’un résultat prosodiquement impeccable.
Mais la métrique, le pas de l’oie m’ont toujours emmerdés.

Ecrire, c’est facile. N’importe qui peut s’évader dans sa propre psyché, en tâter les structures, dire sa vision des choses. Du point de vue de soi, tout est magnifiquement clair, même les écrits les plus ésotériques.

Ecrire, c’est facile. Il y a fort à parier qu’il se publie plus de recueils de poésie qu’il ne puisse s’en lire. Chacun y va de son refrain. Oui, écrire, c’est facile. Chacun peut écrire un, des poèmes. Pour certains, un dictionnaire de rime suffira. Pour d’autres, une sévère introspection.

Ecrire, c’est facile. Mais lire…

Facile de creuser dans ses propres méandres. C’est une autre histoire que de s’évader dans ceux d’un autre. Comme une invitation impossible à honorer.

Alors on maudit parfois le poète. Pas parce qu’on ne l’aime pas: Mais la vision qui lui a été accordée n’est pas explicable; ou si elle l’est, l’est de façon morcelée, parcellaire, tronquée, amputée. Il est maudit par l’absence de transmission, une sorte d’incompétence à décrire. L’autre ne voit qu’amnésie.

Parce que l’autre n’est pas lui, et chaque pensée est pétrie des souvenirs de notre vie. Notre seule propre vie. Nos vies sont des chemins qui se croisent, s’accompagnent parfois. Elle ne sont pas confondues.
Il y a des cas où deux mondes resteront à jamais étrangers.

Lire est l’épreuve de force que peu sont en mesure d’accomplir. Il s’agit de marcher sur la trace d’un autre, de voir par ses yeux, de vibrer par ses fibres.
C’est s’oublier, s’oublier. C’est un risque. C’est une aptitude rare. Cela demande une empathie totale, sans filet.
C’est un chemin de croix.

Solitude.
Celle d’être seul à saisir ce que le l’œil, à l’intérieur, voit.

Ami, tu m’ouvres la porte
Là, sur la table, est le ruban dénoué de ton amour d’enfant
moi je ne vois que les miettes
d’un repas inachevé

Pardonne-moi de n’être pas toi.
Pardonne-moi d’avoir cru pouvoit t’entendre.
Peut-être nos esprits sont un dans les hautes sphères, peut-être
et là, si près du sol, la gravité encore nous tient en servitude.

21 décembre 2013

Révise le 12 novembre 2016

Piliers

Les piliers de bar ont remplacés ici
les colonnes des temples où résidaient les dieux
en caduques statues qu’autrefois on priait

on se croit bien plus libres
on se croit bien plus libres
on croît en mal-mesure

l’alcool et la raison nous ont inféodés
le jeu et l’ambition sont nos manies infectes
à se vouloir si grands plus hauts que nos masures
nos cerveaux ont rompu le contact des pieds
le courant nous emporte où les eaux le décident
destins de mortes feuilles orientés par le vent

libres avez-vous dit
ne plus être soumis au bon vouloir d’un dieu
c’est vrai que le malin imprime les dollars
on les compte pour lui et en fait des monts
qu’un plus malin que soi enfermera plus loin

ô dieux qu’avons nous fait
ô dieux qu’avons nous fait de vous
on vous retrouve encore parfois dessous les grilles
comme des animaux contraints aux fouets des masses

ô dieux on vous priait
on croyait en vos armes
l’âme en nous s’élevait
on savait la vertu le courage et la force
la tempérance ailée mêlait miséricorde
avec un sentiment profond d’humanité

ô dieux
nous vous avons renié comme un chien qui renie
et mord la main du maître attentif à ses maux
comme un enfant grincheux enflammerait le lit
où ses parents sommeillent et les regarde cuire
déçu par les cadeaux du matin d’un noël

noëls d’avant la main mise des marchands
sur le berceau d’un ange au rêve dérangé
par le son saccadé des caisses enregistreuses
noël où l’on conspue et jette des cailloux
à ceux qui veulent encore laisser sonner la cloche
annonçant la naissance de celui qui croyait encore au sauvetage
et qui essaie encore
mais que l’on tue encore
à chaque humain broyé aux sursauts de la bourse.

Octobre 2013